Valeurs-affiche
Affiche utilisée par le Parti Québécois lors de la campagne sur la Charte des valeurs

Lors de sa dernière campagne électorale, le Parti Québécois avait fait connaître son désir de réaffirmer les valeurs « chères » aux québécoises et aux québécois, soit l’égalité hommes-femmes et la laïcité (toujours selon le PQ), par le biais d’une « Charte sur la laïcité », qui allait faire l’objet d’une commission parlementaire, durant l’été.

Changement de date, de forme et de nom. Le 10 septembre, le PQ, par la voix de son ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, M. Bernard Drainville, nous révèle la Charte sur « les valeurs québécoises ». Il faut dire qu’il n’y avait plus tant de surprises lors de la conférence de presse tenue, puisque trois semaines auparavant, un scoop avait été publié dans un quotidien de Montréal, révélant déjà que la-dite Charte viserait, entre autres, l’interdiction des signes religieux « ostentatoires » chez tout le personnel du secteur public et parapublic. Rien de moins. Ce 10 septembre, le Québec constatait donc principalement que la fuite ne mentait pas ; et qu’elle aurait même été stratégique !

Que de lignes écrites et que de temps d’antenne consacrés à ce texte et à ses orientations. Que de frustrations également de tous les côtés ; autant chez celles et ceux qui sentent que le PQ se dirige vers une pente glissante, que chez les autres qui applaudissent le début de la fin de l’applaventrisme du Québec.

Il est toutefois intéressant d’écouter et d’analyser les arguments présentés autant par les responsables du dossier au sein du PQ que par leurs partisan-e-s. Un malaise profond, qui se tortille pour ne pas révéler son nom, se fait ressentir. Par ailleurs, certaines affirmations comprennent tant d’incohérence et de démagogie qu’il devient inquiétant de penser à la manière dont le parti au pouvoir gérerait les dossiers qui ne sont pas nécessairement « visibles » aux citoyen-ne-s ordinaires que nous sommes.

L’opinion de la « majorité silencieuse »

Le 26 août, un quotidien montréalais (le même qui informait régulièrement la population québécoise du « péril religieux » en 2006 et 2007 concernant les « accommodements raisonnables » et le supposé « racisme » des Québécois-es) [1] révélait cette fois-ci qu’à la question « Trouvez-vous qu’il y a actuellement trop d’accommodements pour des motifs religieux au Québec ? », 67% des Québécois ont répondu « Oui ! » Enfin ! Le Oui tant attendu. Un autre Oui a été scandé pour le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale par 55% des répondant-e-s ; et puis, un agréable Oui pour le PQ, avec le pourcentage le plus élevé des participant-e-s (30%) qui lui font le plus confiance dans le dossier des accommodements religieux.

Ces questions faisaient partie d’un sondage réalisé par une firme (la même qui avait tenu le sondage en 2007 sur la perception des Québécois-es à propos de leur racisme), suite à la demande du secrétariat responsable du dossier de la Charte. D’ailleurs, lors de ses nombreuses entrevues, M. Drainville ne cesse de répéter qu’il a le soutien de la majorité de la population et que cela était bien prouvé par les résultats du sondage.

Cependant, qu’en est-il de cette étude sur laquelle le gouvernement se base pour déterminer ce que les Québécois-es « veulent » et surtout ce qu’ils ou elles « ne veulent pas » quant aux pratiques religieuses des groupes minoritaires ; et ainsi pouvoir établir des lois en conséquence ?

Tout d’abord, il y a eu le sondage réalisé du 12 au 17 mars 2013 et publié un mois plus tard[2]. Celui-ci, intitulé « Que pensent les Québécois des accommodements religieux ? » comptait 1506 participant-e-s et était administré sur le web. Ensuite, il y eut celui nommé « Les accommodements religieux au Québec », et réalisé du 23 au 24 août auprès de 1000 personnes, également par le biais d’Internet[3]. C’est à ce dernier que faisait référence le quotidien mentionné ci-dessus et affirmant que « Les Québécois appuient Drainville ».

En lisant les informations disponibles sur ces deux sondages, nous ne pouvons que nous étonner devant d’importants biais méthodologiques. Mais, tout d’abord, il est également légitime de se demander pourquoi le PQ a-t-il commandé deux sondages portant sur exactement le même sujet et ayant des questions en commun ; et ce, dans un intervalle de moins de 6 mois. Il est à noter que le deuxième sondage faisait en plus référence aux opinions des commentateurs, à une déclaration de Justin Trudeau[4], et au parti auquel on faisait le plus confiance sur le dossier des AR ; tout ceci s’inscrivant dans le tumulte médiatique causé par la « fuite » apparue le 19 août. Que mesure-t-on dans de tels contextes si ce n’est que le degré d’émotivité et de confusion sociales concernant une question touchant autant à l’identité nationale qu’aux droits fondamentaux ?

De plus, en parcourant les deux sondages, nous constatons un biais majeur sur le plan de la formulation des affirmations et des questions. En effet, sur les 9 affirmations avec lesquelles il fallait exprimer son accord ou désaccord dans le sondage du printemps, toutes étaient formulées selon la vision du PQ ; par exemple, « Les accommodements religieux coûtent cher aux contribuables » ou encore « Il faut interdire tout signe religieux sur la place publique. La religion est une affaire privée et doit se manifester seulement en privé. » La lecture du reste du sondage pourrait révéler d’autres biais tout aussi flagrants.

Le sondage tenu après la « fuite » contenait quant à lui légèrement moins de biais puisque le nombre de questions étaient également inférieur au premier.

En plus de ces questions de biais reliées aux questionnaires, nous pouvons nous interroger également sur l’adéquation de la méthodogie du sondage par Internet lorsqu’il s’agit d’une question aussi importante et sérieuse pour l’ensemble de la population.

Bref, si le PQ pouvait se fier à la solidité et à la neutralité de ces sondages, et répondre, comme il le prétend à la demande des « Québécois », il aurait également écouté la majorité des répondant-e-s (57%) qui refusait le droit de retrait aux villes et aux municipalités ; et aurait surtout vu que seulement 28% des participant-e-s croyait que la Charte allait « régler les problèmes d’accommodements religieux » !

Les accommodements religieux et la Charte

M. Drainville nous dit que la Charte est nécessaire afin de baliser les demandes d’accommodements raisonnables, pour ainsi éviter une « crise » telle que celle de 2007. D’aucuns ont réitéré pourtant, depuis le début de ce débat, qu’au sein du milieu juridique, la définition des accommodements raisonnables (AR) et leurs limites étaient claires et précisées depuis plusieurs années. La Commission des droits de la personne et droits de la jeunesse (CDPDJ) offre même un service-conseil ainsi que des formations et des outils pratiques sur les demandes d’accommodements. Elle y définit des balises reconnues juridiquement telles que les critères de la contrainte excessive qui comprennent les ressources financières et matérielles, le fonctionnement et l’organisation du travail, ainsi que la sécurité et les droits d’autrui.[5]

Dans le projet de Charte de M. Drainville, c’est l’Orientation 1 qui traite de la question de l’AR, et qui vise à inclure dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne (CQDLP) la définition du concept, bien que déjà existante dans le milieu juridique, et à préciser que les demandes doivent être traitées dans le respect de l’égalité hommes-femmes et de la neutralité religieuse de l’État.

Tout d’abord, il y a l’article 10 du chapitre I.1 de la CQDLP qui mentionne que « Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur […] le sexe… » Ensuite, en 2008, dans la foulée de la Commission Bouchard-Taylor, le gouvernement, alors dirigé par le parti libéral, a cru bon et nécessaire, pour rassurer la population de sa « non-passivité », de rajouter dans le préambule de cette même charte que l’égalité entre les femmes et les hommes constitue « le fondement de la justice, de la liberté et de la paix ». Enfin, il y a également comme un des critères de la contrainte excessive des AR mentionnés ci-haut, la question des droits d’autrui. Les femmes sont donc, autant que les hommes, par définition incluses dans cet autrui à considérer avant d’accorder toute demande d’AR. Toutes ces mentions ne semblent toutefois pas suffisantes lorsqu’il s’agit, encore une fois, d’instrumentaliser les questions reliées aux femmes afin de gagner du capital politique et de titiller la corde sensible des citoyennes et des citoyens toutes origines confondues. Si jamais la CAQ gagne à une future élection, il ne faut pas s’étonner de voir cette même valeur en filigrane ou encore sur l’en-tête de toutes les pages de la CQDLP.

De plus, ce qui semble échapper à nos décideuses et nos décideurs est toute la question de la perception et de la définition donnée aux concepts. Le PQ avance sa propre définition de la neutralité et de la laïcité dans ses quatre premières orientations. Cependant, qu’en est-il du concept de l’égalité femmes-hommes ? Comment le PQ compte-t-il le définir ? Le clarifier ? Le « baliser » ? Lorsqu’une femme, par exemple, dit qu’elle se sent tout à fait égale à l’homme, bien qu’elle soit habillée différemment et qu’elle porte un foulard. L’État a-t-il le droit de lui dire que selon « sa » perception à lui, elle ne l’est pas ; et statuer ainsi qu’elle contrevient à un principe de la Charte. Une telle attitude s’inscrirait invariablement dans une vision infantilisante des femmes à qui on refuserait ce pourquoi des centaines de milliers de femmes ont lutté et continuent à lutter même aujourd’hui : l’autodétermination.

Insister autant sur le principe d’égalité femmes-hommes alors que notre société regorge de phénomènes et de pratiques qui y contreviennent laisse croire que ce n’est pas tant l’égalité que l’on recherche à atteindre par cette Charte, mais plutôt un certain modèle « idéal » et unique de l’émancipation des femmes et des relations entre les sexes. Autrement, au nom de la Charte, il serait alors légitime de demander à ce que les bars de danseuses soient dorénavant interdits, puisque c’est là un exemple patant d’inégalité entre les sexes. L’hypersexualisation observée depuis les dernières années pourrait également être déclarée illégale en raison des fondements sexistes sur lesquels elle est basée.[AI1]

À moins que l’on ait tendance à opter pour la sensibilisation et l’éducation lorsqu’il s’agit de problèmes vécus par le groupe majoritaire[AI2]  ; et à privilégier la légifération et la contrainte pour l’Autre minoritaire. Cette attitude également infantilisante rappelle les propos de l’avocate Caroline Beauchamp dans le cadre d’une conférence où elle défendait une laïcité restrictive et où avec une assurance paternaliste, elle dit : « Comment on éduque un enfant, un jeune enfant ? […] un moment donné, il faut interdire pour que l’enfant comprenne […] c’est pédagogique, l’interdiction… »[6].

Le catholicisme patrimonial

L’Orientation 1 viserait également que la CQDLP « prenne en compte l’existence des éléments emblématiques et toponymiques du patrimoine culturel du Québec ». En d’autres mots, ce qui est chrétien et fait partie du paysage québécois devient patrimonial et doit rester là. Le crucifix à l’Assemblée nationale en est un exemple concret. Cet objet religieux placé là durant l’époque de Duplessis pour marquer le lien étroit entre l’Église et l’État, devient donc un patrimoine qui échappe à la règle qui exige la séparation de l’Église et de l’État. Un premier cas d’accommodement religieux réglé au sein même de la Charte « Parce que nos valeurs, on y croit ».

Pour plusieurs personnes, ce crucifix n’aurait probablement causé aucun problème, si seulement le gouvernement ne cherchait pas à tout prix à neutraliser surtout l’Autre. Le contraire rappelle donc cette question de privilège, si sensible et si intimement liée aux rapports de force que peuvent maintenir des groupes majoritaires « blancs d’origine judéo-chrétienne » vis-à-vis les « non-blancs » minoritaires. Lorsque l’on se sent assez à l’aise pour défendre publiquement que les symboles faisant partie de sa propre culture devraient dorénavant changer de signification pour toutes et tous et que ceux appartenant aux cultures « étrangères » devraient se limiter autant que possible au domaine du privé, on se positionne clairement dans une perspective de privilège racial. C’est ainsi par exemple que le chef de la CAQ a affirmé que la prière prononcée par le maire de Saguenay au début des séances du conseil municipal pouvait être considérée comme faisant partie du « patrimoine historique oral du Québec » ![7] Le « Je vous salue Marie » devient donc, lorsque prononcé par le Nous, un patrimoine historique qui ne contredirait pas la neutralité de l’État, et encore moins la laïcité. Si on applique la même logique au sein des groupes minoritaires, des femmes musulmanes pourraient également affirmer que le foulard fait partie de leur patrimoine génétique !

Il n’est de débat sur les questions reliées à la religion dans la sphère publique, où l’on n’entend pas que le Québec « s’est débarassé de sa religion », qu’il a vécu l’oppression religieuse et n’en veut pas d’autres, qu’il veut se libérer de tout ce qui est religieux dans la sphère publique et enfin que « la religion c’est du domaine du privé ». Toutefois, lorsque l’on entend les trois partis politiques (PQ, PLQ et CAQ) et une partie de la population défendre avec une force presque obsessionnelle l’idée que le crucifix, pourtant si lourd de sens dans le passé du Québec, doit rester au dessus de la tête du président de l’Assemblée nationale, la question qui s’impose est : le Québec est-il vraiment prêt à tourner la page sur son passé, et regarder vers l’avenir ? Tourner la page ne signifie pas tourner le dos. Tourner la page implique de prendre connaissance de son passé ; en garder ce qui aide à bâtir son avenir ; et ainsi être en paix avec son présent.

La goutte de trop !

Plusieurs acteurs politiques ou sociaux se sont exprimés pour apporter leur soutien à l’idée de préciser dans la CQDLP la neutralité de l’État, ainsi que le caractère laïc de ses institutions. Il s’agit en effet de principes importants qui marqueront, par écrit, la séparation des pouvoirs religieux et politiques dans les affaires de l’État. Cependant, la rupture commence lorsqu’il s’agit de définir ces deux concepts ; et surtout concernant la clause qui imposerait à tout le personnel des secteurs publics et parapublics d’adopter une apparence areligieuse. Car, c’est bien de cela qu’il s’agit. En retirant sa kippa, son foulard ou son turban, le juif, la musulmane ou le sikh, ont tous l’air areligieux, tout comme l’athée, ou l’agnostique. « Être égaux » devient ainsi « Être semblables » plutôt que d’avoir les mêmes droits, dont celui de s’habiller conformément à ses principes de conscience. Le catholique peut par contre continuer à porter sa petite croix ; question de bien marquer la différence encore une fois entre les religions de l’Autre et la religion du Nous.

L’Orientation 3 recèle d’autres incohérences. M. Drainville justifie toute la question de la Charte dans ses discours principalement par la nécessité de mettre des limites claires pour la question des AR, pour éviter une « crise » comme celle de 2007. Cependant, durant cette première série d’évènements en 2007, parmi les situations surmédiatisées impliquant des citoyen-ne-s de diverses religions, aucune n’était reliée à un « signe » religieux porté par un-e employé-e de l’État. En d’autres mots, on crée donc une loi pour interdire un comportement qui n’a pas suscité de problèmes dans le passé ; du moins, pas de problème assez grave ou assez fréquent pour que cela émerge à la surface de l’actualité nationale.

On semble malheureusement, lorsqu’il s’agit de relation avec l’Autre et de gestion de la diversité, oublier qu’au sein d’un État de droit, une loi ne peut être établie sans prouver que son absence a des conséquences importantes au niveau des droits d’autrui et de leur sécurité, par exemple. On ne légifère pas selon ses préférences. Pour interdire le port des signes religieux dans la fonction publique et parapublique, on doit donc nous présenter des études qui auraient prouvé que l’existence de tels signes a véritablement créé une confusion quant à la neutralité de l’État. En d’autres mots, en voyant deux sikhs dans un hôpital, on aurait été porté à croire que l’État québécois privilégiait la religion sikhe et que son programme de santé s’en inspirait, par exemple. Cette situation étant très loin de la réalité, nous nous demandons alors si ce n’était pas, bien au contraire, en voyant des têtes nues, ou portant turbans, bandeaux, kippas ou foulards, que l’on aurait une preuve que l’État ne privilégie réellement aucun système de croyances.

Le Ministre a affirmé lors d’une entrevue sur les ondes de Radio-Canada[8] :

« Il faut se rappeler la raison pour laquelle la neutralité est importante. C’est par respect pour les convictions de tous les citoyens ; c’est pour assurer dans le fond, l’égalité de tous les citoyens peu importe leur religion ou leurs croyances morales, et à travers ça, tu assures également l’égalité de toutes les religions. »

Pour respecter les convictions de « tous les citoyens », on interdirait donc à quelques un-e-s de pratiquer les principes de leurs croyances, même si ces principes ne concernent que leurs propres personnes. Ce paradoxe semblait pourtant découler de la plus simple logique, lorsque prononcé par notre Ministre, tout comme la suite de l’argument qui voulait que pour assurer l’égalité de « tous les citoyens », on demanderait à certains d’entre eux de retirer un élément de leur pratique religieuse, pour ainsi « neutraliser » l’image de l’État. Évidemment, le contraire dans un pays religieux nous aurait fait rugir d’indignation. Ces quelques états où la loi oblige ses citoyens, et plus souvent ses citoyennes, à porter tel ou tel habit pour refléter l’idéologie de l’état, sombrent depuis longtemps dans la catégorie des dictatures situées à des années lumières de nos valeurs démocratiques occidentales, et québécoises.

Ce que tente de cacher l’affirmation du Ministre est pourtant crié depuis quelques années au Québec sur plusieurs micros, tribunes journalistiques écrites et même lors des débats dans le cadre de conférences ou ateliers sur le sujet. La phrase que nous entendons ad nauseam est : « Quand je vais à la SAAQ pour un service, je n’ai pas besoin (ou je n’ai pas envie) de savoir la religion de la personne qui me sert. » Cette affirmation est dite et répétée constamment sans même prendre le temps de mesurer le poids de ses mots. Elle est d’ailleurs mentionnée, légèrement sous une autre forme, dans le sondage du printemps dernier : « Le fait de voir un fonctionnaire porter un signe religieux brime ma liberté de croyance. »

Il s’agirait donc de ce que le « Je » « désire voir » ou « a besoin de voir ». Ce « Je », dont l’auteur-e est toujours un-e Québécois-e d’origine canadienne française, se donne donc, grâce à son privilège démographique et historique, la légimité de régir la vie et l’identité de l’Autre.  Si le « Je » ne veut pas voir une kippa, celle-ci doit rester dans le tiroir de cet Autre. Si le foulard fait dresser le poil des bras du « Je », il ne doit donc plus avoir sa place dans son paysage visuel officiel.

Cet argument reposant sur un « Je », dont les souhaits et besoins doivent avoir force de loi et de contrainte, gagne une expansion et se retrouve sous forme d’affirmation identitaire scandée par des partis politiques en mal de projet social constructif, à l’échelle nationale.

Ce « Je » devient alors un « Nous » lorsque prononcé par la première ministre du Québec, par exemple. Un « Nous » exclusif reservé à ceux et celles qui ont vécu la révolution tranquille et qui veulent avoir le droit de décider de ce qui est « bon » à voir, ou à avoir, et ce qui ne « Nous » intéresse pas vraiment. C’est ainsi donc que le crucifix du Salon bleu ne représente pas de contradiction si on est dans la position du « Je », ou du « Nous » exclusif qui, encore une fois, trouve tout à fait légitime que ses préférences et désirs se traduisent en normes et en lois.

Par ailleurs, le PQ nous apprend également que dans les années 60, il y avait des frères et des sœurs religieux-ses qui travaillaient dans les écoles, et qui auraient accepté de se débarasser de leurs soutanes et de leurs longues robes, pour marquer la séparation entre l’Église et l’État. Ce qui était bon pour les sœurs et les frères devrait donc l’être tout autant pour les autres religions aujourd’hui, a répété le Ministre sur plusieurs tribunes. Cet argument recèle deux lacunes majeures. Premièrement, une sœur ou un frère représente une institution religieuse officielle, en l’occurrence l’Église, et en sont donc membres. Il y a donc une question de conflit d’intérêts lorsque l’on porte un vêtement représentant notre fonction dans une institution religieuse, dans le cadre d’un emploi à caractère laïc. La différence est significative avec la citoyenne ou le citoyen dont l’accessoire porté n’est pas associé à sa fonction dans une institution religieuse, mais bien à sa foi personnelle et à son éthique vestimentaire. Ainsi, un turban ne signifie pas que le sikh est un dirigeant religieux de sa communauté et qu’il est payé par une institution sikhe, mais simplement qu’il pratique un principe de sa foi. Avoir un imam ou un rabbin en habits traditionnels religieux, payés par des mosquées ou des sinagogues, et enseignant dans des écoles publics serait l’équivalent de ce dont M. Drainville parlait, et contreviendrait cette fois-ci clairement à l’image de neutralité de l’État.

Encore une fois, dans ce cas précis d’accessoires religieux, mais également dans d’autres cas mentionnés plus haut, les arguments et les orientations présentés par le PQ, ne se fondent aucunement sur des études objectives et des projets de recherche crédibles. Par exemple, y a-t-il eu une étude, au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde, qui aurait prouvé une augmentation du taux de prosélytisme, ou pire encore, de conversions en raison du port de signes religieux par des enseignant-e-s ou des éducatrices, par exemple. Même si on considère la comparaison que le Ministre a faite, on observe a contrario que le fait que les religieuses ont enseigné pendant si longtemps n’a pas fait pour autant du Québec une société chrétienne catholique très pratiquante !

Certain-e-s commentaires émis autant par des personnalités politiques que médiatiques visaient clairement la supposée influence négative qu’aurait une femme portant un foulard sur les petites filles. Une animatrice radio a dit par exemple avoir eu à réfléchir lorsque sa fille lui a demandé un jour pourquoi son éducatrice portait un foulard alors que sa maman n’en faisait pas autant. La réponse à cela était donc, selon l’animatrice, qu’il fallait interdire le port du foulard chez les éducatrices.

Ceci semble supposer également qu’à part le foulard de l’éducatrice musulmane, tous les autres looks sont acceptés par tous les parents, peu importe leurs origines, leurs valeurs et principes personnels. Pourtant, en visitant certaines garderies, on pourrait facilement constater que certaines éducatrices sont habillées d’une certaine façon ou ont un look auquel plusieurs parents ne voudraient probablement pas exposer leurs enfants ; c’est le cas par exemple, des grands décollés, des très longs ongles vernis, ou encore des sous-vêtements qui dépassent des pantalons, par mode. D’un autre côté on peut également imaginer un enfant musulman qui revient à la maison et demande à sa maman pourquoi elle porte le foulard pour sortir alors que son éducatrice et plusieurs « autres madames » ne le portent pas. Dans ces deux cas, la sagesse et la maturité du parent consiste alors à expliquer à son enfant la diversité existente entre les gens autant sur le plan de la culture, de la religion, de l’origine que de la couleur de peau, et à laquelle il sera de toute manière tôt ou tard confronté dans la rue.

Mais, tristement, pour Mme Marois et ses partisan-e-s, il est plus simple, encore une fois lorsque l’on est dans la position du « Je » tout-puissant, d’imposer à l’Autre la contrainte.

Une autre petite touche de paternalisme

Nous avons toutes et tous entendu M. Drainville expliquer à l’Autre, n’ayant pas la religion de la majorité, comment il ou elle pourra mieux pratiquer sa religion afin d’avoir la bénédiction de l’État. C’est ainsi que, selon les recommandations de l’État qui ne « s’ingère pas dans les affaires religieuses », la musulmane pourrait porter une main de Fatima ou encore un croissant en guise de pendentif ou de boucles d’oreilles ; le juif, lui, aura droit à une bague en forme d’étoile de David. En écoutant ces paroles, on s’attendait presque à ce que le PQ sorte la liste des endroits où l’on pouvait se procurer de tels objets. Peut-être une nouvelle piste de commerce est-elle explorée pour relancer l’économie déjà malade ?

Encore une fois, un « Je » qui décide que la main de Fatima, objet culturel et non religieux, et que le croissant, symbole associé à l’Islam mais sans fondement religieux, feront partie dorénavant ce qui ne dérange pas beaucoup le champ visuel du « Nous ».

Cette attitude paternaliste s’exprime également à travers la période « d’accompagnement » lors de laquelle les institutions accompagneront et parleront aux employé-e-s concerné-e-s afin de les faire adhérer à la vision de la neutralité selon le PQ. En d’autres mots, les employeurs essaieront d’expliquer, par exemple, à l’anesthésiste qui porte un foulard que ce serait un bien pour elle si elle l’enlève, et qu’elle sera ainsi plus neutre lorsqu’elle administrera les traitements à ses malades.

Le droit de réserve politique et religieux

On entend également souvent la comparaison entre le devoir de neutralité politique et celui de la neutralité religieuse. Un employé ne peut pas exprimer ou afficher ses opinions politiques lors de l’exercice de sa fonction ; il ne devrait donc pas non plus le faire concernant ses opinions religieuses, nous répète-t-on. Cette comparaison entre la politique et la religion semble problématique à plusieurs égards.

Tout d’abord, nous vivons dans une société dont le pouvoir est un enjeu que différents partis politiques se disputent. L’organisation du pouvoir est alors intimement liée à la formation des partis politiques. Afficher son allégeance politique vient donc brouiller la carte quant à la position d’autorité que la/le fonctionnaire tient.

De plus, les opinions politiques ne sont pas une donnée profondément ancrée dans l’identité de la personne puisque l’on voit souvent des individus changer de partis, et former ou dissoudre tel ou tel parti ; influencés grandement par les programmes et les actions tenues par les différentes formations politiques.

En arrivant sur une nouvelle terre d’accueil, une personne devenue citoyenne tentera d’opter pour un des partis politiques de son nouveau pays d’accueil. On ne peut demander l’équivalence en ce qui a trait à la religion ; bien que certains semblent le souhaiter !

Le « choix » de travailler pour l’État

Lors de l’entrevue citée plus haut, M. Drainville avait partagé une phrase qu’il « aime à dire », comme il l’a souligné :

« Travailler pour l’État, c’est pas un droit, hein. Travailler pour l’État, c’est un choix. Pis, quand tu choisis de travailler pour l’État, tu dois choisir, tu prends aussi avec ce choix-là, les responsabilités qui viennent avec… »

Il est vrai que travailler pour l’État, c’est un choix…lorsque l’on fait partie d’une majorité non-racisée. Pour des citoyen-ne-s qui souffrent déjà d’environ 28% de chômage alors qu’ils ont un taux de diplomation supérieur au reste de la population, travailler pour l’État était, jusque là, une des bouées de sauvetage à laquelle ils ou elles pouvaient encore s’accrocher. En effet, une étude publiée par la CDPDJ en 2012 avait conclu qu’au moins dans le secteur public, les citoyen-ne-s appartenant aux groupes minoritaires racisés (Noirs, Arabes et Latino-américains) avaient autant de chances d’être appelés à une entrevue que leurs concitoyen-ne-s appartenant au groupe majoritaire. Par ailleurs, les chances des Québécois-es d’origine canadienne française sont de 71% et 64% plus élevés que ceux appartenant aux 3 groupes minoritaires mentionnés, dans le secteur privé et celui des OSBL, respectivement.

Le secteur public était ainsi une issue de secours qui devait permettre aux Québécoises d’origine maghrébine, entre autres, d’intégrer une activité professionnelle qui contribueraient à leur autonomie et à leur émancipation.

Donc, pour réctifier le terme utilisé par M. Drainville, je dirais que le secteur public n’est pas seulement un choix, mais ce serait bientôt, si la Charte est adoptée, un privilège de plus dont jouiraient les citoyen-ne-s du groupe majoritaire, aux dépens de ceux appartenant à la sphère de cet Autre « visiblement religieux. »

De plus, dans un système de santé public, un chirurgien juif avec une kippa ou une cardiologue musulmane avec un foulard n’ont pas d’autres choix que de travailler pour l’État ; à moins que l’on ne commence à « éduquer » les jeunes depuis leur secondaire quant aux choix de carrière qu’ils s’apprêtent à faire et qui doivent donc se limiter à ce que l’État leur permet selon leurs croyances religieuses.

Ne se contentant pas de retirer le droit au travail dans 500 000 postes à une catégorie de citoyen-ne-s, M. Drainville avoue également qu’il espère que cette Charte servirait de modèle au secteur privé. L’objectif serait donc de « neutraliser » non seulement le paysage visuel des institutions étatiques, mais également tous les secteurs d’emploi. Évidemment, le tout, nous rassure le Ministre, dans l’objectif que tout le monde soit égal dans la société !

Ce dont on a besoin…

Si seulement les 2 millions de dollars que le gouvernement a mis sur la promotion de sa Charte étaient destinés à créer des espaces de rencontres et de dialogue entre les citoyen-ne-s, il n’y aurait alors qu’un Nous ; et il serait inclusif.

[1] http://www.journaldemontreal.com/2013/08/25/appui-massif-des-francophones
[2] http://www.institutions-democratiques.gouv.qc.ca/laicite-identite/documentation/index.htm
[3] http://leger360.com/canada_fr/mediacenter.asp
[4] « Êtes- vous en accord ou en désaccord avec Justin Trudeau qui a affirmé que la Charte des valeurs québécoises du Parti Québécoises est un «encouragement à la peur» de l’autre qui envoie un message d’intolérance ? » Rapport de sondage « Les accommodements religieux au Québec », Léger, 26 août 2013.
[5] http://www.cdpdj.qc.ca/fr/formation/accommodement/Pages/index.html
[6] http://www.youtube.com/watch?v=eeT-xrJErR0. Minute: 1:15.
[7] http://www.radio-canada.ca/emissions/pas_de_midi_sans_info/2013-2014/archives.asp?date=2013-08-26
[8] http://www.radio-canada.ca/emissions/le_15_18/2013-2014/chronique.asp?idChronique=309270

La Crise du PQ

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